Կիրակի, 14. 04. 2024

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Cachez ce sein martyrisé que vous ne sauriez voir….depuis 1915 

Si, comme l’écrivait Jean-Paul Sartre, « la pratique du génocide est aussi ancienne que l’humanité » le XXe siècle aura été pour bon nombre de ses contemporains le « siècle des génocides ».

Dans des perspectives différentes, l’historien François Furet et le philosophe Paul Ricœur ont souligné que le XXe siècle avait commencé en 1914.

 

On connaît la suite de l’histoire.

Le processus en œuvre de 1915 ne s’est pas limité à la déportation, mais comprenait aussi systématiquement le meurtre massif et collectif, voire l’euthanasie médicalisée des soldats, des bébés et enfants arméniens transformés en cobayes humains, assassinats qu’un médecin turc, Cemal Haydar, qualifia de « barbarie scientifique ».

Séparés des femmes, la plupart des hommes étaient abattus à quelques kilomètres de leurs villes et villages. Nombre de jeunes filles et parfois d’enfants étaient « confisqués » au même titre que les « biens abandonnés », comme partie intégrante des butins.

C’est la marche de la mort à travers les régions montagneuses et désertiques, escortés par des gendarmes ottomans omnipotents qui n’hésitaient pas à rançonner les convois, à précipiter les enfants dans l’Euphrate, à tronçonner les femmes susceptibles d’avoir avalé de l’or ou des bijoux, sans oublier les viols répétés, et l’absence de nourriture et d’eau.

Pendant ces horribles journées un bruit monotone montait des caravanes du désert, pareil au bruissement d’un essaim d’abeilles. C’était le concert de pleurs, des gémissements, des lamentations de cette foule martyrisée.

Des tueries si vastes et si furieuses que les mots ont fini par perdre tout sens.

Plusieurs décennies avant le génocide, une partie des élites turques s’était montrée convaincue, que la solution de la Question arménienne passait par la suppression physique des Arméniens.

 

La Turquie nie la réalité du génocide de 1915. Le génocide a été qualifié tour à tour de pure invention arménienne, de complot grec, de génocide des turcs perpétrés par les arméniens, ou de tragique guerre civile.

La Turquie annonce que les Turcs avaient beaucoup d’ennemis ! Les terroristes, les communistes, les Arméniens… Les mots étaient interchangeables. Depuis le coup d’Etat, tous les démocrates avaient été déclarés communistes, tous les communistes, arméniens, tous les Arméniens, terroristes. Arménien signifiait pour la Turquie comploteur, collaborateur, traître, ennemi de l’intérieur, assassin. C’étaient eux la force occulte dissimulée derrière les communistes. L’injure « bâtard d’Arménien! » tenait le haut du pavé parmi les insultes turques les plus populaires.

Quand la Turquie nie la réalité du génocide de 1915 et qu’elle se rapproche du Soudan, qui nie celui du Darfour, ou de l’Iran, qui met en doute la réalité de la Shoah, Ankara, par son déni systématique, alimente la question arménienne et transforme ce problème vieux de 105 ans en sujet d’actualité.

Il n’y avait pas de diable, ni aucun dieu sur les terres des Arméniens. Mais l’Homme.

Ici, on ne peut pas parler de Dieu.

C’est clair, net et définitif.

Car parler de Lui,  c’est disposer d’un certain pouvoir sur le créateur dont on parle. C’est avoir le mot, le concept, l’image, les documents ou la démonstration. C’est ramener la chose dans un espace humain de langage, où nous savons et disposons.

Si Dieu est Dieu, il est ailleurs.

Et si donc, par plaisir ou par nécessité, quelqu’un se risque à dire quelque chose à propos de Dieu, il doit reconnaître que s’il prétend savoir ce dont il parle et ce qu’il dit, il parle faux.

Certains de ces mots tracés ici laissent entendre que peut-être Dieu n’a pas abandonné son peuple arménien, mais qu’il a été anéanti avec lui, à Aintab, à Zeitoun, à Musa Dagh, Iskenderun….

 

Ce monde a désormais disparu, comme un continent englouti de l’histoire. Dans ce paysage de ruines, de pertes et, le sens est clair, de mort, seule la mémoire demeure.

Elle porte les cicatrices du temps, comme témoignage de ses aspérités, de sa violence, de ses abîmes, qu’elle n’a pas le droit d’esquiver ni de contourner : elle passe à travers lui et non par-dessus. Le fragment de vérité ainsi atteint demeure cependant bien fragile et précaire, à la fois précieux et aléatoire comme un message dans une bouteille,  jetée à la mer dans l’espoir qu’elle puisse un jour obtenir la reconnaissance…

Ce message est sûr de trouver un destinataire, de même que l’histoire dont il témoigne, couverte de sang, n’a pas perdu ses certitudes d’antan.

 Pour saisir cette lettre enfermée dans une bouteille, il faut beaucoup d’attention, il faut guetter les vagues qui se brisent contre les rochers et s’essoufflent.

Il faut parler aussi. Devoir de mémoire.

La mémoire a une fonction rédemptrice car l’oubli perpétue l’offense du crime.

La reconnaissance par la Turquie du génocide arménien, le négationnisme japonais vis-à-vis de la Chine, le sort des personnes « disparues » sous les dictatures militaires en Argentine, en Uruguay et au Chili, ou pendant la dernière guerre civile en Algérie, la rivalité entre communautés se disputant des territoires, des frontières ou des  lieux  marqués par l’histoire comme en Israël ou en Palestine, au Cachemire entre l’Inde et le Pakistan, au Sri Lanka entre Tamouls et Cinghalais, en Bosnie-Herzégovine, mais aussi les revendications « ethniques » et celles liées auxdits « peuples autochtones », la montée en puissance de la question de l’esclavage dans divers pays, contre le racisme et les discriminations, la création des tribunaux pénaux internationaux de La Haye et d’Arusha et de la Cour pénale internationale permanente, la généralisation des commissions « Vérité et réconciliation », sont des exemples parmi d’autres de cette proliférante politique de la mémoire et de son institutionnalisation croissante.

Laissez parler les p’tits papiers, papier de riz ou d’Arménie… Chantait Régine.

 

La parole, qui nie le génocide d’hier, annonce, dans le même souffle, un génocide à venir.

 

Les Juifs de Pologne, chez qui le massacre des Arméniens était un sujet bien connu avant la guerre, notamment par la lecture du livre de Franz Werfel « Les Quarante Jours du Musa Dagh », firent très tôt le lien entre les deux événements : des témoignages qui sont restés de la résistance juive dans les ghettos se réfèrent expressément au modèle du Musa Dagh, haut lieu de la résistance arménienne

 

Que quelqu’un qui écrit prétende « avoir mal » à l’arménien n’a en vérité aucun sens. Car l’auteur, très éloigné des événements, simplement désireux de faire vrai au prix de mille et une acrobaties de style, n’a en définitive connu que de dérisoires tourments esthétiques.

 

Et lorsque sa mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît.

Perplexité de celui qui, au cœur de la forêt, s’emploie à  ramasser du bois mort. Il va d’un buisson à un autre, revient souvent sur ses pas, délibère sans cesse, et avec anxiété,  sur la direction à prendre et ne semble jamais savoir ni ce qu’il fait, ni pourquoi il le fait.

 

Il a juste envie de passer enfin aux aveux : il ne connaît pas le chemin, il ne peut le montrer à personne.

 

Les vraies souffrances ont été pour les autres. Les exilés, les disqualifiés, les rescapés.

 

À côté donc de ceux qui se murent dans le silence, certains expriment l’exigence de dire ou d’écrire, de nommer ou de fabriquer, voire d’analyser la catastrophe pour la rendre tangible.

Ce faisant, ils arrachent la représentation du désastre au travers de lambeaux sortis du néant de victimes à bout de malheur. Ainsi confèrent-ils forme à l’inimaginable au travers de bribes et de restes d’images ou de mots qui ne l’illustrent pas.

 

Il faut changer ses yeux, recommande Sophocle.

Mais comment faire devant certaines scènes ? Mais peut-on oublier ?

Comment oublier les événements tragiques, qui ont conduit tout un peuple à quitter ses terres ? Une simple série de portraits nous enfonce dans la douleur. Je vois là où mon grand père avait sept ou huit ans et cela me désespère. Jamais je n’aurais voulu que meure, que disparaisse, que s’évanouisse dans l’air des temps ce petit garçon aux culottes courtes qu’il était.

Et si les causes des génocides, des exécutions sommaires, des bannissements, des massacres de 1915 en Anatolie orientale tenaient à la beauté insolente de la langue arménienne, si différente, à la beauté inviolable de ce pays où les sourires, les rires, les danses et les chants, les prières ont des siècles d’existence, à tant de christs en croix.

Le lieu où ils étaient couchés, il a un nom, il n’en a pas.

Ils n’y étaient pas couchés. Quelque chose était entre eux. Ils ne voyaient pas au travers.

Ne voyaient pas, ne parlaient mots.

Aucun ne s’éveilla, le sommeil éternel vint sur eux.
Cendre. Cendre, cendre.

Au milieu de cette étendue de nuit et de cendres, où l’on se promène entre des pierres tombales et des murs en ruines, entourés par des âmes en fumée, voici jaillir une vision messianique, sans doute correspondant à ce que nous appelons utopie.

Ainsi,  il y a encore des survivants Arméniens. L’étoile arménienne a sans doute encore de la lumière.

 Rien, n’est perdu.

 Hosanna !

Enfin, est-il besoin de souligner que le tissage de cet ensemble de cas de figure bigarrés, bien qu’en permanence ourlés par les ténèbres, rentoile les violences extrêmes en leur procurant sens et intelligibilité ; du moins autant que faire se peut car, selon René Char, « l’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer ».

Lorsqu’il m’arrive de révéler mes origines, on me dit : « Tu n’as pas l’air d’une Arménienne ; on ne le dirait pas, tu es vraiment Arménienne ? ».

Je sais l’orgueil délicieux d’appartenir au plus vieux pays du monde, le pays où fleurissait le Paradis Terrestre, où la Tour de Babel se dressait dans le ciel comme un défi, où l’Arche s’est posée, où Jason a brisé le roc pour que l’Araxe descendît jusqu’à la mer, où Sémiramis a élevé ses murailles de jardins, ses palais qui se reflétaient dans l’eau pure du Lac de Van.

 Quand le soleil donne un éclairage favorable, je me penche sur une flaque pour essayer de fixer mon reflet. Celui d’une FEMME partie à la recherche d’elle-même et de son temps 25 avril..

Mais le portrait fluide danse sous mes yeux impuissants. Mon visage se ride 105 fois, se fripe 105 fois, et se fragmente en 105 pellicules de lumière. Mon visage ne serait jamais à moi comme quand il était pris au piège du miroir, il était toujours pour les autres.

Pour les 1,5 millions de morts…..

 

Jackie Dervichian

Ecrivaine

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